9

Après les révélations de Chérouiri, Nofretka se sentit partagée entre le soulagement et l’appréhension. Elle n’avait jamais cru à la mort d’Héby, et encore moins à une désertion. S’il avait disparu, se disait-elle, c’était afin d’accomplir un dessein plus noble que de se battre. Jamais, au grand jamais, il ne se serait enfui pour sauver sa vie.

Elle avait eu toutes les peines du monde à contenir son impatience quand Chérouiri lui avait fait comprendre à mots couverts qu’il pourrait lui transmettre des nouvelles du jeune homme. Mais celles qu’elle avait entendues n’étaient pas toutes bonnes. Comme une borne frontière dans le désert, elles étaient porteuses d’un côté de bénédictions et, de l’autre, de malédictions. La bénédiction était qu’Ipour avait péri sur l’ordre de l’homme qu’elle aimait. Pendant les dix ans écoulés depuis que le prêtre l’avait souillée, elle avait vécu dans la terreur. Son père l’avait persuadée de se taire, d’endurer ses cauchemars pour le bien de la famille et, surtout, de ne pas en souffler mot à sa mère. Elle avait obéi, mais, pour la petite fille de six ans qu’elle était, la vue d’Ipour vaquant, onctueux et affable, à ses affaires dans la cité ravivait chaque jour l’ignominie qu’elle avait subie. Le dégoût que lui inspiraient cet homme et ses deux fils arrogants s’était mué en mépris, mais tout cela était resté enfermé en elle jusqu’à ce qu’elle rencontre Héby.

Quant à la malédiction, c’était qu’en la vengeant, Héby s’était placé en danger de mort.

Ils s’étaient connus par hasard un an plus tôt, lors d’un banquet officiel à la résidence, auquel assistaient tous les négociants de la ville. Le beau-père d’Héby ne fréquentait pas d’habitude le cercle très fermé des hommes d’affaires ; le bruit courait que son commerce battait de l’aile. Au début, Nofretka avait trouvé le jeune homme intimidant, mais, bien vite, elle avait senti une vulnérabilité cachée sous l’expression figée et l’attitude agressive. Elle n’aurait su définir ce qui l’avait attirée vers lui. Peut-être éprouvaient-ils le même désir d’avoir quelqu’un à qui se confier.

C’est ainsi, de son point de vue du moins, que tout avait commencé. Leurs rendez-vous étaient rares et secrets. Elle était certaine que son père les ignorait ; et si, au début, elle s’était affolée en découvrant l’amitié qui unissait Héby aux fils du grand prêtre, ceux-ci ne les avaient pas trahis. Nofretka et Héby étaient devenus amants dès que la pudeur de la jeune fille l’avait permis. Grâce à lui, elle avait enfin exorcisé le souvenir d’Ipour.

L’autre ombre qui pesait sur son cœur était la disparition de sa mère. Méritrê avait été pour elle presque une amie, son jeune âge la rapprochant de sa fille bien plus que Douaf, dont les cinquante ans semblaient une montagne d’éternité. Vivre seule avec lui était vivre en prison, et Nofretka se demandait si sa mère avait été heureuse. Pour la première fois, elle devinait que son expression habituellement sérieuse dissimulait en fait de la tristesse. Elle repensait au changement survenu chez Méritrê peu de temps avant sa disparition. Alors, sa mère paraissait brûler d’une joie secrète, si intense qu’elle en rayonnait.

En avait-elle enfin eu assez ? Avait-elle pris un amant et trouvé le courage de s’enfuir avec lui ? Nofretka l’espérait, en dépit du vide laissé par son absence. Les nouvelles d’Héby allégeaient un peu sa mélancolie. Peut-être les jours de prison touchaient-ils à leur fin pour elle aussi ? Le temps pressait. Tôt ou tard, Douaf voudrait lui choisir un époux et elle ne devinait que trop les candidats les plus probables. Elle en frémissait d’horreur et de répulsion. Les fils d’Ipour savaient-ils ce que leur père lui avait fait subir ?

Elle avait traversé la maison d’un pas vif mais, en approchant du cabinet de travail, elle ralentit. Elle ignorait pourquoi son père l’avait appelée à cette heure de la journée. Le fait était exceptionnel et ne présageait rien de bon. Le serviteur posté devant la porte se leva en la voyant et hocha gravement le menton. C’était un homme imbu de sa personne, qui se considérait – à tort – comme le bras droit de Douaf. Il se glissa dans la pièce, pour en ressortir l’instant d’après et lui faire signe d’entrer.

Son père et Méten se tenaient près du bureau aux dimensions imposantes, chargé de hautes piles de documents en ordre bien net. Elle s’avança, tentant de masquer sa timidité, consciente que Méten levait brièvement la tête pour la regarder. Et ce coup d’œil froidement évaluateur parut à la jeune fille plus effrayant qu’un regard de haine ou de concupiscence. Elle évitait avec soin le secrétaire – il ressemblait trop à Ipour –, pourtant il n’avait jamais l’air de le remarquer ni de s’en offusquer. Mais la façon dont il la détaillait à cet instant rappelait celle d’un paysan jaugeant une bête avant de l’acquérir, d’un propriétaire estimant son futur bien.

La pire de ses craintes disparut quand Méten se retira, non dans le couloir, mais dans un bureau intérieur. Ce n’était guère plus qu’un cagibi, offrant juste assez d’espace pour y caser des rayonnages supportant les papyrus. Là, il établissait les comptes de Douaf. Il tira l’épais rideau de cuir derrière lui en se faufilant dans le réduit. Nofretka lança un coup d’œil au visage dur de son père, puis baissa la tête vers le plancher.

« Nous avons des nouvelles de ta mère », l’entendit-elle annoncer sans préambule.

Un silence suivit, mais, ne sachant s’il attendait un commentaire, elle préféra se taire et garder les yeux rivés sur le sol.

« Désires-tu les entendre ? » continua-t-il d’une voix sèche.

On eût dit qu’il reportait sur elle toute sa hargne contre Méritrê. Voyait-il dans le visage de sa fille un vivant reproche ? Elle savait qu’elle ressemblait beaucoup à sa mère.

« Oui, père, répondit-elle.

— Regarde-moi. Ou ma vue t’est-elle insupportable ? »

Elle fut surprise par l’amertume de sa voix. Elle releva la tête et, pour une fois, ne lut pas seulement dans ses yeux la froideur impénétrable qui dissuadait les autres de toute approche, mais un obscur appel. À quoi ? Sûrement pas à la compassion.

Il tenait une feuille de papier qui s’incurvait entre ses mains. Un des côtés était marqué d’un sceau. Nofretka était trop loin pour reconnaître l’écriture, ou même pour voir autre chose que des lignes indistinctes.

« Donc, elle m’a écrit. Elle s’est enfuie avec son amant. Tu ne la reverras jamais : elle t’a abandonnée. Considère que tu n’as plus de mère. Désormais, je suis ta seule famille. »

Il lui parlait comme s’il cherchait à la blesser. Elle ne pouvait continuer à regarder ce visage où les yeux s’étaient à nouveau durcis et voilés. On aurait dit qu’il essayait de lui communiquer sa haine. S’il avait su que son cœur chantait d’allégresse pour sa mère ! Maintenant elle était libre, libre comme l’oiseau. Et pourtant… ne plus jamais la revoir… Mais les dieux étaient parfois miséricordieux et ne permettraient pas nécessairement qu’il en soit ainsi.

« Où est-elle ? osa demander la jeune fille.

— Tu n’as pas besoin de le savoir, répliqua sévèrement son père. Elle m’a été infidèle. Fais ton deuil de ta mère, car jamais elle ne reviendra. »

L’épreuve ne s’éternisa pas. Douaf s’enferma dans le silence et, quelques moments plus tard, elle entendit un froissement de papier. Quand elle releva les yeux, la lettre avait disparu et le visage du marchand avait repris son expression normale, aigre et pincée. Elle aurait dû observer où il cachait la lettre ! Elle aurait tant aimé la lire, et apprendre où sa mère avait trouvé refuge ! À coup sûr, Douaf savait où elle était, sans quoi il ne l’aurait pas rabrouée de la sorte.

Il surprit son regard et la considéra comme s’il se demandait ce qu’elle faisait encore là.

« Tu peux partir », lui dit-il et, sans transition, il ordonna à Méten de le rejoindre.

Elle se tourna vers la porte. Douaf parlait bas, sa voix n’était jamais plus haute qu’un sifflement, mais se pouvait-il que Méten eût surpris leur conversation ? Douaf n’en avait certainement pas envie.

Méten la regarda partir, admirant la cambrure de ses reins moulée par le lin plissé. Le corps de sa mère, pensa-t-il – en plus jeune, évidemment. Il dissimula de son mieux son impatience en abattant la paperasse de la journée.

Dès qu’il eut fini, il s’empressa de rentrer chez lui et attendit à peine que le domestique fût sorti après avoir servi le vin pour poser à son frère la question qui l’obsédait :

« Crois-tu que Douaf ait compris que j’étais l’amant de Méritrê ?

— Non, répondit Sénofer après mûre réflexion. Je ne sais pourquoi il a parlé de cela à sa fille, sachant que tu l’entendais, mais cela m’étonnerait qu’il ait voulu te menacer. Il soupçonnait Héby.

— C’est vrai. Méritrê le recevait toujours avec plaisir, sachant qu’il rendait sa fille heureuse. Si le vieux avait su ce qui se passait sous son nez, il se serait étranglé de rage.

— Donc, tu n’as rien à redouter.

— Méritrê n’a pas écrit, dit Méten d’un ton pensif. J’aurais remarqué sa lettre, dans le courrier. Je crains qu’elle soit partie pour un pays qu’aucun vivant ne peut atteindre.

— Aurais-tu voulu fuir avec elle ?

— Pourquoi faire ? Quel avenir nous aurait attendus ? Nous n’aurions même pas eu de quoi vivre.

— Je t’aurais aidé, argua Sénofer. Nous sommes les héritiers conjoints de notre père. »

Méten ne dit rien, mais pensa qu’il était plus probable que le Fleuve se change en sable.

« Tu l’aimais ? interrogea encore Sénofer.

— Non. Mais elle avait besoin de tendresse et j’étais flatté qu’elle voie en moi celui qui pouvait lui en donner. Quelle femme passionnée ! Tant d’ardeur, qui couvait sous la cendre depuis une éternité… La dernière fois, dit Méten, souriant à ce souvenir, elle m’a rejoint dans le cabinet de travail – Douaf s’était retiré pour la sieste – et s’est donnée à moi au-dessus des dossiers. Cela l’amusait. Elle était gaie et insouciante. Quand le vieux m’a annoncé qu’elle était partie, je n’y ai pas cru un instant, mais je n’avais pas intérêt à le contredire.

— Tu penses qu’elle est morte ?

— Où serait-elle allée ? Et pourquoi toute seule ? »

Les deux hommes se turent.

« Il l’a tuée, dit Méten.

— Ou il a payé quelqu’un pour s’en charger à sa place.

— Non. Il ne pouvait se fier à personne. Il l’a fait de ses propres mains.

— Mais il est mou et faible, tandis qu’elle était à l’été de sa vie. Qu’aurait-il fait de son sahou ?

— Après tout, peut-être s’est-il assuré une aide extérieure, convint Méten. Les puissants savent dissimuler leurs traces. Notre père en est bien l’exemple.

— Mais il n’a pas échappé à la justice, et il en sera de même pour Douaf. Il connaîtra le destin qu’il mérite lorsque nous révélerons ses forfaits à Horemheb.

— Oui, approuva Méten. Je possède des preuves complètes contre lui et ses complices. Nous n’aurons qu’à les montrer au général pour que les têtes tombent.

— Et la cité sera à nous, conclut Sénofer en souriant. La vertu triomphe toujours. »

Méten éclata de rire.

« Rendons grâce à Héby et à son zèle farouche ! Sans ce petit idéaliste, nous n’aurions jamais découvert ces manigances. Toutefois, il nous pose un problème. Où est-il à présent ?

— Nous en avons déjà discuté, répliqua Sénofer avec impatience. Si Héby est en vie, je ne donne pas cher de sa peau. Et quel pouvoir aurait-il de nous nuire ?

— Soit, mais quant à son père… Huy a interrogé Douaf.

— Au sujet d’Ipour ? Je suis prêt à parier qu’il n’en a rien tiré. Et notre mère, elle, est partie. Bon débarras.

— Mais elle lui avait déjà parlé. Que lui a-t-elle dit ?

— Rien. Elle me l’a juré. Et même si elle a menti, à quoi ses confidences avanceraient-elles Huy ?

— Il pourrait y voir la cause du meurtre de notre père.

— Oui, mais il ne pourra jamais rien démontrer. Qui aurait osé se venger contre le grand prêtre d’Amon ? »

Dans le silence, Méten articula à contrecœur :

« Héby.

— Et pourquoi ça ? demanda Sénofer d’un ton méprisant.

— Il était l’amant de Nofretka. Elle a pu lui raconter…

— Ce qui nous occupe pour le moment, c’est le présent. Notre père appartient au passé et Héby ne peut compromettre notre avenir. En ce qui concerne Nofretka, ne relâche pas ta vigilance. D’ici peu, Douaf lui cherchera un bon parti. Il choisira sûrement l’un de nous deux. »

Méten lui lança un regard entendu.

« Allons, allons, grand frère ! Je croyais que tu poursuivais un autre gibier.

— Souhaitons-nous mutuellement bonne chasse, dit Sénofer avec un fin sourire. Si nous réussissons, toute la richesse de la cité tombera entre nos mains.

— Comme tu le disais si justement : la vertu triomphe toujours.

— Pour ce qui est de Huy, reprit Sénofer d’un air plus sombre, il va falloir se débarrasser de lui.

— Un émissaire royal ? Tu n’y penses pas ! Si nous attirons l’attention du pharaon, tous nos plans tomberont à l’eau. Assurons-nous d’abord du succès, ensuite, puisse Seth engloutir Huy et ses pareils ! Ce scribouillard est trop insignifiant pour que l’on s’en soucie. Qu’il retourne donc pleurer son fils dans la capitale du Sud ! En ce qui concerne Douaf, en revanche…

— Remets-t’en à la justice d’Horemheb.

— J’y suis prêt pour ce qui est des autres. Mais, en vérité, s’il a tué Méritrê…

— C’est une énigme que nous ne résoudrons jamais. »

 

Aahmès avait décidé de taire à Menouhotep la visite de son fils. En le voyant revenir de la capitale du Nord las et découragé, elle n’avait pas voulu lui infliger un nouveau souci. Elle savait combien il avait aimé son beau-fils. Mais son secret lui pesait trop. Et, de toute façon, elle ne pouvait s’empêcher d’aller ouvrir la porte d’entrée au moins une fois, le soir, pour regarder au-dehors, ce qui finit forcément par attirer l’attention de son époux. Aussi, elle se ravisa et lui révéla tout. Elle fut presque soulagée qu’il ne prît pas la nouvelle très au sérieux.

« Si vraiment il est revenu, ce dont je doute, il ferait mieux de ne pas se faire remarquer, dit le marchand. Quelque nobles que soient ses raisons, il reste un déserteur.

— Je suis sûre qu’il pourra justifier ses actes.

— Moi aussi, je lui garde ma confiance, dit Menouhotep en pressant le bras de son épouse. Néanmoins, j’en suis presque à espérer que tu aies été victime d’une illusion. J’aurais préféré voir Héby réintégré dans son régiment et s’illustrer au combat en tant que charrier. »

Elle trouva cette idée encore plus invraisemblable que la sienne : si Héby n’était pas en ville, il était presque certainement mort noyé ou abattu par des Khabiri. Et s’il avait survécu, il se trouvait tellement loin de son foyer qu’il lui était impossible d’y revenir. Elle savait aussi que l’ombre qu’elle avait aperçue pouvait être un fantôme. Elle n’avait plus de nouvelles de Huy et ne savait ce qu’il pensait de l’incident. Croyait-il qu’elle avait vu leur fils ? Connaissant son ex-époux, probablement pas.

De son côté, Menouhotep avait au cœur d’autres sujets de préoccupation. Il avait échangé l’or contre une cargaison de grain, qui serait convoyée par le Fleuve dans les prochains jours et les aiderait à tenir encore quelques mois. Si la guerre était terminée d’ici là, il pourrait s’en sortir. Mais il avait épuisé tous ses crédits et était criblé de dettes. Froidement, il songea aux notables de cette ville, si amicaux et bienveillants, au début. Ce jeune fat d’Atirma, qui s’était montré prodigue envers le nouveau venu ; Kamosé, tout sourires, empressé à accorder des facilités à Menouhotep afin de développer son commerce naissant. Et, bien entendu, Ipour et Douaf, les piliers de la cité. Le grand prêtre n’était plus, mais ses deux fils hériteraient des reconnaissances de dette qu’il lui avait signées et exigeraient bientôt leur dû, eux aussi.

Menouhotep sentait qu’une conspiration visait à le briser coûte que coûte avant la fin de la guerre, pour que sa ruine fût consommée. En tant que débiteur, il n’avait pas le droit de quitter la ville, de sorte qu’il était pris au piège. Même s’il réussissait à vendre la maison, cela ne couvrirait pas ses dettes. Et ensuite, où vivraient-ils ? Dans une hutte sur le rivage, avec les familles des débardeurs occasionnels qui subsistaient pauvrement en chargeant et déchargeant les navires ? Eh bien, il le ferait s’il le fallait, mais, d’ici là, il s’accrocherait à ce qui lui restait de dignité.

Tout cela aurait pu être évité. C’était son refus d’entrer dans le réseau de traite d’esclaves qui avait causé sa perte.

« Tu as eu raison, affirma Aahmès. Tu les désapprouvais et tu ne le leur as pas caché. Mais maintenant, ils craignent que tu les dénonces quand le général reviendra.

— J’ai été arrogant. Je n’ai pas voulu tremper dans ce genre de pratique. En réalité, je suis pieds et poings liés entre leurs mains.

— Ils n’auraient rien pu contre toi, sans la guerre. Elle les a enrichis et nous a plongés dans la gêne.

— J’aurais dû être plus prévoyant. »

Tu es un soldat, pas un homme d’affaires, pensa Aahmès. Tu es engagé dans une lutte inégale. Tu avais un bâton, mais eux avaient des lances… Elle se sentait peinée pour cet homme robuste, affalé sur un tabouret au milieu du grand salon dont les fresques pelaient sur les murs craquelés. Elle se rappela les réceptions fastueuses qu’ils avaient données. Où étaient tous les amis d’antan ?

« Si je m’étais joint à eux, ils m’auraient protégé.

— Nous devons tenir bon. La paix viendra bientôt, tu verras. »

Elle traversa la pièce et massa les épaules courbées de ses mains fermes, aux doigts carrés ; les muscles se dénouèrent peu à peu sous leur pression.

« Le général Horemheb exigera des comptes.

— Cela, ils l’ont prévu. Il traversera la ville sans qu’on puisse en appeler à lui.

— Ne crois pas la bataille perdue avant de l’avoir livrée, répondit-elle. La paix est sur toutes les lèvres. On dit même que, dans un cycle de lune, les troupes s’en reviendront. Alors, nous aviserons.

— Tu parles comme si je n’avais pas entendu ces rumeurs. Elles circulent dans toute la capitale du Nord. »

Mais sa voix frémissait d’espoir.

 

Le passage souterrain était bas, large et vétuste. Il menait de la maison au port. Par endroits, le plafond s’affaissait, mais Douaf savait qu’il tiendrait au moins jusqu’à la fin de sa vie. C’était un tunnel fort bien conçu : seules les cinquante coudées les plus proches du Fleuve s’emplissaient d’eau, et même durant la crue il n’était pas infranchissable.

Il attendit de s’accoutumer à la pénombre, levant sa chandelle tout en tendant l’oreille. Pas un bruit hormis celui de l’eau tombant au loin, goutte à goutte, en résonnant dans le silence. Les murs luisaient d’humidité. Il faisait toujours froid, ici.

Douaf se retourna vers les étroits degrés de pierre qui montaient vers la trappe, dans le plancher de la resserre. Il se rappela le jour où son père la lui avait montrée pour la première fois, alors qu’il était un jeune homme de quinze ans, en lui faisant jurer de garder le secret. Dans ce tunnel, ils avaient caché les trésors de famille quand les premières guerres au septentrion avaient menacé l’Empire, sous le règne du Grand Criminel. Et, dans ce tunnel, il avait traîné le corps. Comment, il ne le savait pas. Seth ou l’un de ses démons avaient insufflé dans ses muscles flasques la force d’un hippopotame.

Il chercha la cachette, tâtonnant le long des parois humides. Un peu plus loin, là où le couloir s’élargissait, on avait creusé deux alcôves revêtues de pierre. Chacune, de la taille d’un caveau, était scellée par une porte coulissante si habilement conçue que, une fois fermée, nul ne pouvait la remarquer.

Douaf avait accroché de puissants talismans à son cou pour se prémunir contre le ka de son épouse ; mais, en vérité, celui-ci ne lui ferait aucun mal. Il devait errer, cherchant un lieu de résidence, soucieux de son bien-être dans l’éternité. Ce serait la dernière fois que Douaf contemplerait la dépouille. Il ne révélerait pas à Nofretka l’existence de ce passage. Si on le découvrait par hasard, il serait mort depuis longtemps. Ici, Méritrê reposerait en paix, mais sans être pleurée. Cédant à la pitié, il avait décidé de lui apporter du pain blanc et du vin, en souvenir de l’amour qu’ils avaient jadis éprouvé l’un pour l’autre. De son côté, du moins, pensa Douaf, cet amour n’était pas mort. Sinon, il ne l’aurait pas tuée.

Quand elle lui avait appris la vérité, il lui avait serré la gorge jusqu’à ce qu’elle exhale son dernier souffle. Elle ne lui avait pas dévoilé la seule chose qu’il voulait : le nom de son amant. Si elle ne l’avait nargué, il l’aurait épargnée, mais en comprenant qu’il ne lui inspirait pas la moindre commisération, il avait décidé qu’elle devait mourir. Peut-être lui en voulait-il d’être aussi forte. Mais à quoi bon y penser et se perdre en vaines supputations ? On ne revenait pas sur le passé. Il lui faudrait vivre avec le souvenir de ce qu’il avait fait. En un sens, il était réconforté de la savoir là, en lieu sûr sous sa propre maison, et incapable de lui nuire davantage.

Douaf repoussa la porte de pierre sur le côté. L’effort que cela exigeait au début fit battre ses temporales, mais ensuite elle glissa aussi facilement que si elle flottait sur l’eau. Il ne redoutait pas le spectacle qui l’attendait. Il avait enveloppé Méritrê de lin blanc, bien serré et noué avec solidité. Il ne pouvait embaumer le corps, mais, en bas, il n’y avait pas d’insectes pour pondre dans sa dépouille, ni de rats pour la ronger. Il ne voulait pas la voir se corrompre. Après cette visite, il ne redescendrait jamais. Il était un homme âgé, conscient de la soudaineté avec laquelle son corps lui adressait des signaux d’alerte. Les plis flasques sur ses mains, les poches sous ses yeux, la douleur sourde dans ses genoux et ses gencives, sa mauvaise ouïe et sa difficulté croissante à lire les chiffres sur ses papiers portaient tous leur message de mortalité. Mais il avait été fort quand il aimait Méritrê, et il avait été fort quand il l’avait tuée. Maintenant était venu le temps de lui dire adieu et d’oublier.

Douaf éleva la chandelle. Il avait placé son épouse dans la position qu’elle adoptait toujours dans le sommeil, pour qu’elle soit bien.

Il déposa auprès d’elle le pain et le vin. À travers le lin, il plaça contre son front, puis contre sa bouche l’Amulette-de-Plumes, tout en prononçant :

« Le lieu de ma cachette est ouvert, le lieu de ma cachette est révélé. Les khous sont tombés dans les ténèbres, mais l’œil d’Horus m’a rendu puissant et le dieu Oupouaout m’a soigné comme un enfant. Je me suis caché en vous, ô étoiles qui ne déclinez jamais ! Mon front est tel celui de Rê, mon visage est ouvert ; mon cœur est sur son trône. J’ai le pouvoir sur les paroles de ma bouche ; j’ai la connaissance ; en vérité, je suis Rê lui-même. Je suis protégé contre toute violence. Ton père vit pour moi, ô fils de Nout. Je suis ton fils, ô Grand Dieu, et j’ai vu tes secrets. Je suis sacré roi des dieux. Je ne mourrai pas une seconde fois dans le monde souterrain. »

Absorbé dans sa prière, Douaf n’eut pas immédiatement conscience du bruit léger derrière lui. Peut-être une pierre était-elle tombée, peut-être était-ce juste le murmure de l’eau. Il ne se retourna pas. Accroupi tout contre son épouse, il distinguait les contours de son visage sous le lin. Il ne put résister à l’envie d’embrasser une dernière fois la forme de ses lèvres.

Au moment où il se penchait, la hache de bronze levée derrière lui s’abattit violemment et lui fracassa le crâne.

La cité de la mer
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